Éditorial
Élections fédérales 2019 : une analyse de François Carrier
Article mis en ligne le 22 octobre 2019
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Les électeurs de la circonscription de Pontiac ont choisi la continuité en réélisant massivement le député sortant, William Amos. Celui-ci a mené une campagne efficace, empreinte d’humilité et sans faux pas notables. « J’ai été à l’université du Pontiac, et j’ai encore beaucoup à apprendre », a-t-il répété, à l’annonce de sa réélection.

Son adversaire, Dave Blackburn, était certainement un candidat de qualité pour le Parti conservateur. Professeur d’université reconnu pour ses recherches sur les anciens combattants, il a mené une longue campagne, marquée par une présence régulière sur le terrain et quelques tentatives de provocation. En effet, lors d’un débat à la radio de Radio-Canada, M. Blackburn a dit qu’il allait « porter plainte » contre William Amos, pour des pancartes illégales en période électorale. De même, lors du débat de CHIP 101,9, il a affirmé que si M. Amos n’avait pas été nommé ministre, c’est parce que Justin Trudeau ne lui faisait « pas confiance », puis il a fait d’autres commentaires du même genre au député libéral. Si cette stratégie ne semble pas avoir porté ses fruits pour le candidat conservateur, c’est surtout la montée du Bloc québécois qui a nui à ses résultats électoraux. Pour preuve, le candidat bloquiste Jonathan Carreiro-Benoit, qui a pourtant mené une campagne simple et peu ambitieuse, a terminé pratiquement à égalité avec M. Blackburn.

Il y a un an, Dave Blackburn m’avait confié qu’il souhaitait séduire l’électorat du Bloc québécois, mais qu’il avait également besoin de la présence des néo-démocrates pour l’emporter. En fin de compte, c’est presque le scénario contraire qui s’est produit. D’abord, le NPD a connu un de ses pires résultats dans le Pontiac. Même en 2008, les néo-démocrates avaient connu de meilleurs résultats. Non seulement les résultats électoraux du NPD sont-ils décevants dans le Pontiac, mais les néo-démocrates sont également arrivés derrière le Bloc québécois dans chacune des circonscriptions de l’Outaouais. Mis à part le Pontiac, où les conservateurs ont mené une campagne intéressante, à mon avis, le Bloc québécois a récupéré une bonne partie de son électorat d’avant 2011 en Outaouais. Dans Argenteuil-La Petite-Nation, le député sortant, Stéphane Lauzon, l’a emporté de peine et de misère avec un peu plus de 1 % de différence sur le candidat bloquiste. Dans cette circonscription, le NPD n’a recueilli que 7,5 % des voix. Dans Pontiac, c’est seulement 10,4 % des électeurs qui ont choisi le NPD, ce qui est 5 % de moins qu’en 2008, donc l’un des pires résultats pour ce parti depuis longtemps. J’ai entendu une analyste affirmer que le NPD n’avait « jamais été aussi fort en Outaouais », ce qui m’a étonné puisque, sur le terrain, je ne pouvais que constater qu’on ne parlait pas du NPD. Le Parti vert, représenté par Claude Bertrand dans le Pontiac, a obtenu pour sa part l’un des meilleurs résultats (sinon le meilleur résultat) du parti à vie, avec 6 %. Pour ce qui est du candidat du Parti populaire, Mario Belec, on ne peut pas dire que sa présence ait eu beaucoup d’impact, comme il n’a récolté que 1,3 % des voix.

On peut dire ce qu’on veut, mais dans une élection fédérale, le vote est plus souvent influencé par ce qui se passe sur la scène nationale qu’au niveau local. William Amos et Justin Trudeau ont fait ce qu’il fallait pour être réélus, mais ils devront désormais composer avec le grand changement que représente un gouvernement minoritaire.

Pourquoi ce changement ? La réponse est facile à identifier : les libéraux ont perdu leur majorité au Québec, au profit du Bloc Québécois. Il y a quelques mois, on s’attendait à près de 50 sièges au Québec, Justin Trudeau n’en a obtenu qu’une trentaine. Les libéraux étant à 13 circonscriptions d’une majorité, le calcul est vite fait. Si le Bloc québécois visait entre 15 et 20 circonscriptions, ils en ont finalement remporté 32. Ce nombre aurait très bien pu s’élever à une quarantaine de circonscriptions, puisque de nombreuses courses ont été très serrées.

Il y a quelques mois encore, personne n’avait envisagé une telle « renaissance » du Bloc et pourtant, ce résultat est tout à fait logique. Yves-François Blanchet a su rassembler ses troupes en peu de temps et il a su parler aux Québécois. Alors qu’on s’attendait à la mort du parti, il a soudainement pris la place du NPD comme deuxième parti de l’opposition. Les néo-démocrates, qui comptaient pourtant des candidats partout au pays, ne comptent aujourd’hui que 24 élus.

D’ailleurs, c’est clair que les propos de Jagmeet Singh et de Justin Trudeau sur la laïcité n’ont pas aidé leurs partis respectifs. Peu importe notre opinion sur la laïcité, ce n’est jamais une bonne idée de parler aux gens avec des propos qui peuvent paraître condescendants. L’attitude de ces deux partis envers certaine position au Québec n’a vraiment pas aidé leur cause. En fait, il s’agit bien d’une catastrophe pour le NPD qui n’a pu faire élire qu’un seul député au Québec. Les libéraux, eux ont payé le prix en perdant leur majorité. Les québécois, comme la majorité des êtres humains, n’aiment pas se faire juger ni se faire dire quoi faire. Pour revenir au NPD, on a beau dire qu’ils ont la balance du pouvoir, ce ne sera pas une tâche facile de profiter de cette situation sans se faire accuser d’être complaisant avec les libéraux, et le NPD a des choses à se faire pardonner s’il veut reconquérir un jour l’électorat québécois. Pour les libéraux, c’est une leçon. D’ailleurs, le premier ministre s’est montré compréhensif en avouant qu’il avait compris le message des québécois et qu’il allait tout faire pour les convaincre à nouveau.

Les autres partis devront donc composer avec le Bloc québécois, qui a su tirer son épingle du jeu, malgré la mort annoncée du parti à pareille date l’an dernier. Toutefois, le Bloc devra éviter les chicanes à l’interne, s’il veut conserver sa pertinence. Lorsque Justin Trudeau ou Andrew Scheer ont brandi le spectre du référendum, le Bloc a vu juste en évitant d’aborder la question, laissant ainsi ces déclarations se retourner contre leurs adversaires. Cette question du référendum n’inquiétait personne. Après tout, l’indépendance se fait à Québec et non à Ottawa.

De leur côté, les conservateurs devront remettre en question le leadership de leur chef. En 2005, Stephen Harper disait qui ne voulait pas être Joe Clark, mais plutôt John Diefenbaker, ce qu’il est parvenu à concrétiser. Pour sa part, Andrew Scheer n’a pas été Joe Clark, mais bien Robert Stanfield, ce qui n’est pas de bon augure pour l’avenir du parti. Je vois difficilement comment M. Scheer pourrait séduire un pays progressiste comme le Canada. S’il veut augmenter sa cote de popularité au Québec, il devra mieux s’exprimer en français et se rapprocher des québécois. « Le Québec, c’est nous », scandait le Bloc, alors que les conservateurs n’ont tout simplement pas compris comment répondre aux attentes de l’électorat québécois. Peu importe ce que le parti décidera pour la suite des choses, les conservateurs devront faire la preuve qu’ils ont ce qu’il faut pour défendre les valeurs canadiennes.

En terminant, un petit mot sur Maxime Bernier. Voilà ce qu’on appelle « rater son coup ». Si le chef et certains de ses candidats, dont celui du Pontiac, ont protesté pour avoir une couverture médiatique et être invités aux débats, il n’en reste pas moins que le Parti populaire n’a pas su faire la preuve qu’il pouvait obtenir des appuis sur le terrain. D’ailleurs, M. Bernier ne doit sa participation au débat télévisé qu’à ses années parmi les rangs des conservateurs. Après cet échec cuisant, il dit qu’il veut poursuivre ses efforts en vue des prochaines élections. Ce sera probablement sans la vitrine des débats nationaux dans ce cas, puisqu’il n’a pu se faire réélire au sein de sa propre circonscription.

Si les conservateurs l’avaient remporté avec un gouvernement minoritaire, j’aurais été porté à dire que des élections seraient déclenchées dans environ 9 à 18 mois. Dans les circonstances actuelles, le gouvernement minoritaire de Justin Trudeau pourrait selon moi tenir 30 mois ou plus. Les Libéraux ont d’ailleurs déjà annoncé leurs couleurs, en manifestant leur désir de faire preuve d’ouverture. Il ne reste qu’à espérer un gouvernement qui respectera le désir de la majorité.

Un éditorial de François Carrier

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